Un type comme un autre, blanc, avec un costume, des baskets, une montre, un parapluie et un animal en laisse ; enfin, un type normal quoi, échoue à 20
heures, normalement flanqué de quelques compagnons de fortune, sur le plus grand panorama du plus beau parc du quartier le plus chic de la ville ; ils remarquent un indien sur la
rocade.
Ils s’installent, se réinstallent et s’extasient sur la grandeur du monde en jetant des regards discrets sur leurs montres.
Ils éprouvent un intérêt particulier à montrer du doigt la Tour Eiffel, la maison de la radio, le pavillon de Pierre, de Paul ou de Jack et le toit du
supermarché, mais soudain, ils ont le malheur de s’interroger sur la distance qui les sépare de l’infini !
Un instant passe, ils le ratent.
Pour éviter le silence, ils échangent quelques banalités, en montrant un intérêt particulier pour le travail, la politique et le postérieur de la femme des
autres ! Une heure passe, ils n’arrivent pas à conclure et gênés, plus par le doute que par le silence qui s’installe entre eux, ils regardent à nouveau leurs montres.
Arrive le soulagement des politesses et le temps de perdre leur temps si précieux à justifier leur départ.
Certains dominent, d’autres baissent les yeux et tous se demandent où est passé l’indien.
Un fou hurlant passe…
Sauvés par le gong, ils oublient leurs courbettes et s’en vont retrouver leurs horaires et leurs pénates en se demandant ce qu’un peau-rouge foutait dans leur
parc, comment il avait disparu du paysage et par quel miracle financier pouvait-il voyager jusqu’ici.
Dans le même parc en fin de journée, un type seul, habillé comme un indien, à la peau pas franchement noire mais colorée, sûrement un indien d’Amérique,
enfin un type pas ordinaire, un sauvage quoi, se tient immobile sur la terrasse, au moment où le soleil va embraser l’horizon.
Son regard est fixe et paisible, il s’imprègne de la grandeur du monde.
Il voit la Tour Eiffel, les maisons et la ligne d’horizon, mais ne les regarde pas. Il s’imprègne du mouvement des choses, il doit croire que les frontières de
l’infini ne sont pas une question de distance.
Un instant passe, il le saisit et profitant du silence et de cet espace vide, il comprend que la vie va lui offrir un spectacle.
Il attend sans attendre et un groupe d’hommes, portant des costumes, des objets et des baskets, vient envahir son perchoir.
Il les entend sans les écouter, parler de choses et d’autres et finit par avoir une vision : Il sourit de voir que les visages pâles et ceux qui les
gouvernent ont la même façon ridicule de fuir leur nature animale et il a de la peine pour leurs épouses et leurs derrières, en constatant qu’ils n’ont pas suffi à guérir l’homme blanc de sa
bestialité.
Vient pour lui le bon moment pour partir, il leur dirait bien un proverbe indien, mais voyant qu’ils ne prêtent attention qu’à leurs montres et à leur
discussion, il s’efface en un clin d’œil.
Il reprend sa marche à travers la jungle urbaine en se demandant pourquoi ces gens sont prisonniers de leur
espace, de leur temps et de l’argent, de leurs vêtements, de leurs chiens ou de l’agitation de leur bouche.
Au même instant, un de ces types, dont on dit qu’ils sont fous, passe sur la terrasse, alors qu’une pleine lune profitait du soleil pour masquer son
arrivée.
Son regard est fixe, mais il est agité, il est emporté par le mouvement des choses.
La tour Eiffel lui fait des pieds de nez, les gens ricanent et boustifaillent dans les maisons. Le vide lui fout le vertige et un moustique vient de pénétrer une
cellule de son épiderme.
Un instant passe, il en fait partie.
Il croise un groupe d’hommes en costard baskets qui ont des femmes et qui s’en plaignent, qui ont vu un indien sans le voir, alors que lui (le fou) l’a bien vu,
mais qui font semblant de ne pas le voir, lui, lorsqu’il s’approche pour les en informer, avant de lui tourner le dos et de s’éclipser en perdant subitement l’usage de la parole.
Vient pour cet homme peu ordinaire, le moment de se refaire planter par un moustique, d’être à nouveau le jouet de la lune et de retourner à ses préoccupations
en éclaboussant les murs de sa solitude de nouvelles vociférations.
Ce qu’il se demande lui ? C’est un indien qui me l’a appris, mais pourquoi le dire… Puisque tout le monde s’en fout !